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Sport et mouvements ouvriers : rencontre avec André Gounot

André Gounot est professeur d’Histoire du Sport à l’Université de Strasbourg. Diplômé de l’Université de Berlin, ses travaux s’intéressent au sport et aux mouvements ouvrirers au début du XXe siècle. Nous aborderons avec lui son métier mais aussi et surtout ses recherches.

André Gounot bonjour, vous êtes Professeur d’Histoire du Sport à l’Université de Strasbourg, en France. Pourquoi vous êtes-vous consacré à la recherche et à l’Histoire ?
Je dois d’abord souligner qu’étant originaire de Berlin-Ouest, j’ai suivi un parcours un peu particulier d’un point de vue français. Conformément à une logique de polyvalence assez répandue en Allemagne, j’ai fait des études en histoire, en philologie* française et en sciences du sport. Entre autre pour faire le pont entre ces trois disciplines, mon choix thématique pour le mémoire de maîtrise s’est porté sur l’histoire du mouvement sportif ouvrier français pendant l’entre-deux-guerres. Bénéficiant d’une bourse Erasmus pour historiens en 1989/90, j’ai préparé ce mémoire à Lyon, où j’étais conseillé par Yves Lequin, éminent spécialiste de l’histoire ouvrière, et surtout par Pierre Arnaud, qui a joué un rôle absolument crucial dans le développement de l’histoire du sport en France. Ce grand pionnier, décédé beaucoup trop tôt (en 2016), m’a invité à participer à un projet naissant d’ouvrage collectif sur les origines du sport ouvrier en Europe. J’étais ainsi introduit dans le petit monde des chercheurs en histoire du sport, avant de décrocher un contrat d’assistant de recherche à l’Institut des Sciences du Sport de Berlin. Ce poste prévoyait la production d’une thèse de doctorat, pour laquelle j’ai choisi d’étudier l’histoire de l’Internationale rouge des sports, cela non sans rapport avec un contexte qui avait profondément changé : après la chute du Mur s’ouvraient les archives du communisme, d’abord à Berlin puis à Moscou, où j’ai trouvé des fonds documentaires extrêmement riches sur cette organisation qui a existé de 1921 à 1937 en tant qu’organisation auxiliaire de l’Internationale communiste. Par la suite, j’ai eu la possibilité de présenter les différentes étapes de mes recherches lors de colloques internationaux. Peu après ma soutenance, j’ai obtenu un poste de maître de conférences à l’Université Marc Bloch de Strasbourg sur un profil d’historien du sport. Je ne dirais pas que j’ai « choisi » la carrière universitaire – cela aurait été un peu prétentieux au vu du très faible nombre de postes à l’université.

*Discipline qui consiste en l’étude d’une langue et de sa littérature à partir de documents écrits. C’est une combinaison de critique littéraire, historique et linguistique.

Le travail d’historien est en quelque sorte une promesse de découvertes riches et gratifiantes qui apporte potentiellement du plaisir à chaque individu doté de curiosité.

André Gounot – Université de Stasbourg

Qu’est-ce qui vous plaît dans l’Histoire, et notamment dans l’Histoire du Sport ?
Ma curiosité initiale pour l’histoire tient peut-être au fait que j’ai grandi dans une ville où l’on respirait en quelque sorte l’histoire à chaque coin de rue, et plus fortement encore à chaque angle du fameux Mur. Comment ne pas se demander par quelle « aberration de l’Histoire ». nous étions cloisonnés dans cet îlot appelé « vitrine du capitalisme » ? Les cours d’histoire à l’école m’ont permis de mieux accepter cette situation en prenant conscience de l’antagonisme entre l’Est et l’Ouest tout comme des causes et effets de la Seconde Guerre mondiale. De manière assez précoce, j’ai donc vu en l’histoire un outil particulièrement efficace pour comprendre le monde qui m’entoure. En tant qu’historien professionnel, on est sans cesse en train de reconstituer des faits et réalités du passé pour participer à cette grande entreprise d’explication des fondements et du fonctionnement des différentes sociétés. C’est stimulant en soi. Le sport étant un phénomène culturel majeur du monde contemporain, on peut le concevoir comme objet d’« histoire totale », autrement dit comme un objet dont l’examen peut mettre en évidence une pluralité d’aspects relevant du politique, du social, de l’économique, du culturel ou encore du domaine des représentations. Le travail d’historien est en quelque sorte une promesse de découvertes riches et gratifiantes qui apporte potentiellement du plaisir à chaque individu doté de curiosité.

Vous êtes donc un historien du sport mais aussi un spécialiste du communisme, vos travaux lient très régulièrement les deux. L’un des sujets que vous traitez le plus dans vos publications est le sport ouvrier international. De quoi s’agit-il ?
Les organisations sportives prolétariennes se sont formées à partir de la fin du 19e siècle à travers l’Europe pour faire concurrence aux fédérations sportives d’origine bourgeoise et/ou de caractère confessionnel. En 1913, elles se sont regroupées pour la première fois au sein d’une organisation internationale. Se plaçant à l’intérieur du mouvement ouvrier représenté à cette époque par la Deuxième Internationale, le « sport travailliste » a voulu contribuer à la transformation de la société capitaliste en une société socialiste en conjuguant activités physiques et éducation politique. Les dirigeants et théoriciens du mouvement sportif ouvrier ont procédé à une analyse critique du sport moderne en dénonçant d’une part l’intérêt excessif que celui-ci accorde aux performances chronométrées, favorisant ainsi une spécialisation athlétique et des attitudes individualistes jugées nocives, et en s’attaquant d’autre part aux dérives mercantiles du sport-spectacle et aux débordements chauvins lors de compétitions internationales. Alors que les dirigeants œuvraient en général en tant que militants d’un parti ouvrier, la plupart des sportifs n’appartenaient à aucun groupement politique au moment de leur adhésion. Ces traits généraux sont restés les mêmes pendant la période de l’entredeux-guerres, malgré la division du mouvement sportif ouvrier en deux camps représentés par deux organisations internationales, l’une socialiste, l’autre communiste.

Affiche de l’Olympiade ouvrière de 1925, organisée par l’Internationale Sportive de Lucerne | Deutsches Historisches Museum, Berlin (GER)

La branche socialiste a connu un rayonnement remarquable en Europe centrale. Ainsi, en Allemagne, les organisations sportives proches du Parti social-démocrate ont regroupé 1,2 million de membres en 1931. La même année, la social-démocratie autrichienne comptait près de 300 000 sportifs ouvriers parmi les membres de ses organisations périphériques, chiffre considérable pour un pays de moins de sept millions d’habitants. Quant à l’Internationale sportive ouvrière socialiste (l’Internationale sportive de Lucerne), elle a notamment organisé les Olympiades ouvrières, qui figuraient parmi les plus grands événements sportifs de l’époque et, au-delà, constituaient des manifestations de masse particulièrement spectaculaires du mouvement socialiste européen. La dernière a eu lieu à Anvers en 1937, à un moment où le sport ouvrier était déjà de moins en moins envisagé comme un facteur de la lutte des classes. Il s’est alors transformé eu un « sport populaire » de caractère antifasciste mais moins « marqué » politiquement.

Quelle a été l’importance de ces mouvements en France et dans l’espace francophone (Europe de l’Ouest, Afrique, Canada) ?
Avant la naissance de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) à la fin de l’année 1934, le mouvement sportif ouvrier jouait un rôle très marginal dans l’espace sportif français, ses deux organisations, l’une communiste et l’autre socialiste, ne comptant guère plus de 30 000 adhérents au total. La FSGT, avec son concept de sport populaire, a connu nettement plus de succès. Elle a aussi réussi à s’implanter en Algérie française. Au Canada, il y avait une petite fédération sportive communiste avec environ 5 000 membres, qui a disparu avant la Seconde Guerre mondiale dans le cadre de la politique des fronts populaires, telle qu’elle a été définie par le Komintern.

Affiche de la Spartakiade de Moscou (1928), organisée par le Conseil Suprême de la Culture Physique de Russie et l’Internationale Rouge sportive (communiste)

Le sport ouvrier a été utilisé à des fins de propagandes par l’Internationale Communiste. Pourquoi ?
Le Komintern ne pouvait pas ignorer qu’une partie importante des jeunes ouvriers se passionnait plus pour le sport que pour les questions de lutte des classes. Afin d’éviter que ces ouvriers faiblement politisés finissent par sympathiser avec l’adversaire socialiste ou avec des partis de droite, il paraissait plus pertinent d’aller vers eux que de continuer à rejeter les activités sportives. Les clubs sportifs ouvriers étaient dès lors considérés comme un espace potentiel de diffusion des idées marxistes et léninistes, qui devait être assurée par des militants des partis et des jeunesses communistes. Les fêtes sportives orchestrées par l’Internationale rouge sportive et ses sections nationales avaient quant à elles vocation de transmettre une image de force et de cohésion du mouvement révolutionnaire. Par ailleurs, à partir de 1924, l’Internationale communiste ressemblait de plus en plus à un organe de la politique extérieure soviétique, et le sport servait à illustrer les récits (ou plutôt les contes de fée) sur l’URSS présentée comme « paradis ouvrier ».

Quels liens entretiennent aujourd’hui les milieux communistes avec le paysage sportif ?
Je pense qu’aujourd’hui, les communistes ne se démarquent pas fondamentalement d’autres milieux politiques dans leurs rapports au sport. En tout cas, ils ne semblent pas vraiment douter du bien-fondé d’organiser des Jeux olympiques en France, malgré le haut degré de corruption de l’institution olympique, l’absence de consultation de la population francilienne, les risques économiques ou encore la facture écologique d’un tel événement. Comme presque tout le monde, ils se prononcent contre le dopage mais pas contre ce qui le génère de manière pratiquement inévitable, à savoir le sport de haute performance et le nationalisme sportif. En revanche, le milieu communiste reste fortement attaché au « sport pour tous » et au mouvement sportif associatif basé sur le bénévolat.

Alberto Juantorena avant de franchir l’arrivée du 800m, lors des Jeux de Montréal (1976) | © Getty Images -Tony Duffy

Cuba est aussi un de vos sujets de recherches. Quelles observations pouvons-nous avoir sur le sport cubain et son importance pour le régime castriste ?
Dès la première année de son gouvernement, en 1959, Fidel Castro a souligné les enjeux du sport dans la construction de la nouvelle société. Pour lui, la pratique sportive était indispensable à la formation d’un « bon révolutionnaire » et devait par conséquent être proposée, voire imposée, jusque dans les coins les plus reculés de l’ile. Cet objectif s’est concrétisé à travers un plan très ambitieux d’infrastructures sportives. À côté de la santé et de l’éducation, le sport a progressivement formé le troisième grand pilier de la révolution castriste, attestant de ses bienfaits et contribuant ainsi à l’acceptation du régime au sein de la population. Le nombre de sportifs est monté en flèche au cours des années 1960. Castro voulait aussi faire de Cuba une puissance dans le sport mondial, ce qui a commencé à devenir une réalité visible aux Jeux olympiques de Montréal en 1976 avec, notamment, les prouesses d’Alberto Juantorena sur les 400 et 800m. Aux Jeux olympiques de 1992 à Barcelone, Cuba a terminé cinquième au classement officieux des nations, juste derrière la Chine, et devant l’Espagne et la France (arrivée à la neuvième place). Or, depuis plusieurs années, Cuba souffrait d’une grave crise économique et même alimentaire, ayant perdu l’aide importante que l’Union soviétique lui avait procurée durant des décennies. Autant dire que le régime a accordé un intérêt sans doute disproportionné aux résultats sportifs internationaux. Aujourd’hui, l’un des principaux bénéfices de la politique sportive cubaine est l’entrée de devises dans les caisses de l’État grâce à l’envoi de techniciens hautement qualifiés dans des pays étrangers.

Vous êtes membre du Collège des Fellows du Comité Européen d’Histoire du Sport depuis 2000. En quoi consiste ce rôle et quel est la vocation de ce comité ?
Dans ce cas précis, les fellows sont des auteurs d’ouvrages reconnus en histoire du sport, auxquels on demande de participer le plus possible au rayonnement de cette discipline dont le comité se considère comme l’un des principaux promoteurs. Il organise des colloques annuels, où des prix pour jeunes chercheurs sont décernés, assure la publication de nombreux articles et participe aux réflexions et aux débats menés en sciences du sport.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je travaille actuellement sur l’histoire politique et sociale du sport à Cuba avant la révolution pour mettre en lumière des réalités longtemps reniées ou censurées par le régime. Celui-ci a tenu à répandre l’idée qu’avant Fidel Castro, le peuple cubain, à l’exception d’une toute petite classe de privilégiés, était interdit d’accès aux loisirs aujourd’hui offerts gratuitement à tout le monde. Ces représentations manichéennes d’une histoire en vérité beaucoup plus complexe relèvent, bien entendu, d’une propagande propre aux dictatures. Or, le plus noble devoir de l’historien est d’ériger, dans la mesure du possible, des obstacles à l’instrumentalisation politique de l’Histoire, à plus forte raison quand celle-ci repose sur des déformations de la vérité. Les résultats de ma recherche seront publiés, entre autres, dans la revue hispanophone « Materiales para la Historia del Deporte » (consultable gratuitement en format numérique), celle-ci étant aussi une référence à Cuba.


Pour aller plus loin
Retrouvez ici quelques articles et ouvrages écrits par André Gounot

  • « Les Spartakiades internationales, manifestations sportives et politiques du communisme », Cahiers d’Histoire, n° 88, 2002, p. 59-76. Disponible gratuitement ici.
  • « Le sport travailliste européen et la fizkul’tura soviétique : critiques et appropriations du modèle « bourgeois » de la compétition (1893-1939) », Cahiers d’Histoire, n° 120, 2013, p. 33-48. Disponible gratuitement ici.
  • « Les missions et relations du beau-frère de Batista. Un aperçu du “sultanisme” cubain (1952-1958) », Source(s). Arts, Civilisation et Histoire de l’Europe, n° 7, 2015, n° 2, p. 73-93. Disponible gratuitement ici.
  • Avec Denis Jallat et Benoît Caritey, Les politiques au stade : Étude comparée des manifestations sportives du XIXe au XXIe siècle, 232 p., 2007, Presses Universitaires de Rennes (18 euros)
  • Les Mouvements sportifs ouvriers en Europe (1893-1939), 240 p., 2016, Presses Universitaires de Strasbourg (23 euros)

Par Hugo Bâcle – Université de Poitiers | Image de couverture : Délégation autrichienne lors de la Spartakiade de 1928 à Moscou – © Finna.fi – Helsinki (FIN)

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